De la fiction dans la réalité

Il y a quelques mois, j’avais rédigé un article intitulé De la réalité dans la fiction. La réflexion était née après la lecture d’un article qui expliquait qu’une association avait porté plainte contre le réalisateur du film Split (Shyamalan, 2016). Selon eux, le film donnait une mauvaise image des personnes souffrant de TDI (trouble dissociatif de l’identité) et les diabolisait. Mon point de vue sur le sujet n’a pas vraiment changé, bien que j’ai pu constater depuis que j’avais une trop grande foi en l’humanité. Effectivement, je ne compte plus le nombre de commentaires du genre « c’est lequel son alter tueur ? » que j’ai eu l’occasion de lire sous les articles et vidéos traitant du sujet. Ce monde me consterne...

Aujourd’hui, un nouvel article vient me frapper et me faire tourner le problème en sens inverse. Le titre m’attire : Une fiction littéraire peut-elle servir de preuve contre son auteur ? Tout dans cette phrase se contredit et pourtant...



L’article est extrait de l’émission Affaire en cours diffusée par France Culture et animée par Marie Sorbier. Son invitée est Cécile de Bary, maîtresse de conférence à l’université Paris Diderot. Intriguée, j’écoute l’échange. J’y apprends qu’un auteur italien, Marco Boba, fait l’objet d’une assignation à résidence pour une phrase tirée d’un dialogue de son roman Io non sono come voi (Moi je ne suis pas comme vous) publié en 2015 par les éditions Éris. La citation est en réalité la quatrième de couverture du livre.

« Moi je hais. En moi, il n’y a que la volonté de détruire, mes pulsions sont nihilistes. Pour la société, pour le système, je suis un violent, mais je t’assure que par nature je suis une personne tendanciellement tranquille, ma violence n’est qu’un centième de la violence quotidienne que tu subis toi ou les autres milliards de personnes de cette planète. »

Je suis dubitative, mais le débat se poursuit et j’écoute. Madame Cécile de Bary explique : « C'est dans la mesure où il y aurait une part de fiction dont la visée ne serait pas entièrement fictionnelle qu'on pourrait la rapporter à son auteur. »

Je tique, je réécoute, je beugue encore, je lis la phrase plusieurs fois. Une part de fiction non fictionnelle ? L’invitée poursuit en citant d’autres auteurs. Ce qui en ressort, c’est qu’il peut y avoir des îlots non fictionnels dans la fiction. Ils servent à amener du réalisme, mais il ne faut pas trop de réalisme pour que le lecteur sache qu’il s’agit d’une fiction. La réalité n’est qu’un décor.


À ce stade, mon avis est mitigé : si le roman est une fiction, même si l’histoire est ancrée dans notre réalité, cela reste une histoire. Mes personnages sont presque tous des tueurs, peut-on m’accuser d’en être un moi-même ou de faire l’apologie du meurtre ? Non, car ce n’est pas réel, ce n’est pas ma voix qui porte à travers mes écrits et le lecteur sait qu’il s’agit d’une fiction (puisque vendue comme telle).

À l’inverse, les auteurs qui assument faire passer leurs idéaux dans leurs romans, eux pourraient être jugés. Ici, on sait qu’il ne s’agit pas de fiction.


Le débat est complexe et me laisse un peu sur ma faim. Dans l’affaire, plusieurs points m’interpellent. Ni la journaliste ni son invitée n’explique pourquoi cette citation a conduit son auteur à être jugé. Il n’est pas non plus expliqué pourquoi cette condamnation prend place 6 ans après la parution de l’œuvre.


Telle la petite curieuse que je suis, je fouille le net. Chose ardue ! Déjà parce que Boba ressemble à Booba... et parce que je ne trouve presque aucun article en français (et je ne parle pas italien). En réalité, même en Italien, il n’y a pas grand-chose... Cet évènement a donc fait si peu parler ?

Je déniche enfin un article paru dans un journal baptisé lundimatin le 26 avril. Le titre : Les rats de l’imaginaire. Il fait référence à un article de la revue italienne Carmilla. En réalité, lundimatin traduit cet article.

Le texte est engagé et expose la violence de la répression de l’État italien sur ses opposants. La liberté d’expression serait menacée. Cela m’inquiète, mais ce n’est pas le débat du jour, du moins, je l’espère.

L’article relaye un communiqué de presse de la maison d’édition Éris sur l’affaire. Mes professeurs d’université m’ont appris à vivre en bonne sceptique, je décide de chercher ledit communiqué pour m’assurer de la véracité des propos. Je ne parle toujours pas italien, mais les outils de traduction sont mes amis.

J’y apprends que le gouvernement italien peut prendre des mesures drastiques pour « dangerosité

sociale », c’est-à-dire qu’il n’y a pas besoin de commettre un acte répréhensible pour en faire l’objet.

J’y apprends aussi, que ce n’est pas la première fois que ça se produit et que Marco Boba est un opposant au gouvernement. Le débat prend une tout autre tournure.

La maison Éris informe que c’est bien elle qui a choisi la citation pour la quatrième de couverture et que c’est elle qui a incité l’auteur à rédiger son récit à la première personne et au présent. Chercherait-elle à couvrir son auteur ? J’en doute.


Tout cela me donne des frissons d’angoisse... Dans ce cas, il semble clairement y avoir un gros problème. Bien plus important que le débat original... Et franchement, si je vous relate les faits, je ne suis pas en mesure de commenter.


Une fiction littéraire peut-elle servir de preuve contre son auteur ? Pour moi, non. Et pour vous ?


« Mais il nous semble qu'à ce stade, il devient illégal non seulement d'avoir une opinion, mais aussi purement et simplement d'imaginer. Une société dans laquelle vous payez non seulement pour vos opinions, mais aussi pour les opinions ou les actions de vos personnages de fiction serait l'intrigue parfaite pour un roman dystopique. Mais pour certains, c'est la réalité, car cela se produit. » extrait du communiqué de la maison d'édition Éris

Si vous avez raté les sources dans le texte :

- mon article De la réalité dans la fiction

- l'article de France Culture

- celui de lundimatin

- l'article de Carmilla (en italien)

- le communiqué de presse de la maison Eris (en italien)

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