LDAE : épisode 1, se lancer



L’après-midi était chaud. Affalé dans l’un des deux rocking-chairs de la terrasse, Pipo était perdu dans ses pensées. Quelqu’un qui ne le connaissait pas aurait pu croire qu’il admirait la vue sur les prés, mais sa grand-mère savait que ce n’était pas le cas. La vieille dame s’installa à ses côtés. Elle ne parla pas. Cela n’aurait servi à rien, Pipo s’exprimait quand il en éprouvait le besoin.

Après plusieurs minutes de silence, le garçon questionna enfin, l’esprit toujours perdu ailleurs :

— Mama, tu as déjà eu peur de faire quelque chose ?

— Oui, très souvent. C’est effrayant de commencer une nouvelle activité.

La discussion s’arrêta là, Pipo replongea dans ses songes. Sa grand-mère resta à ses côtés un moment de plus, profitant de la chance de se trouver dans un si bel endroit, puis elle retourna à ses occupations.


La sonnerie retentit et les élèves se hâtèrent de ranger leurs affaires avant de gagner la sortie. Tous sauf un. Pipo était préoccupé. Il aimait beaucoup le cours de français, pourtant, il n’avait rien écouté. Son regard attirait sans cesse son esprit vers la fenêtre. Voilà plusieurs jours qu’il était contrarié et il avait beau réfléchir, il ne parvenait pas à une conclusion satisfaisante.

M. Ménet, le professeur, avait remarqué l’inattention du garçon et l’interpella alors que ce dernier se décidait à sortir.

— Eh bien, Pipo, tu as rêvassé toute l’heure. Quelque chose ne va pas ?

L’enfant ne fut pas surpris de la sollicitude de son professeur. M. Ménet était un homme gentil qui aimait ses élèves. Toutefois, Pipo n’avait pas envie de parler et il lâcha un énorme soupir qui fit froncer les sourcils de l’adulte. Il était en proie au conflit intérieur le plus important de sa courte vie. Sa décision changerait, il en était persuadé, tout le reste de son existence.

Devant le regard insistant de l’enseignant, Pipo se résolut enfin à s’exprimer. Ses mots furent choisis avec soin. Il ne souhaitait pas tout révéler.

— J’ai envie de faire quelque chose, mais je ne sais pas si je dois le faire.

— Pourquoi tu ne devrais pas le faire ? interrogea M. Ménet.

Mal à l’aise, le garçon tortura ses doigts. Le professeur dispensait toujours de bons conseils, mais pouvait-il vraiment lui faire confiance ? Ne se moquerait-il pas de lui ? Après tout, il s’agissait d’un sujet très personnel. Pipo avala une grande goulée d’air pour se donner du courage et se lança :

— Peut-être que je ne vais pas y arriver et peut-être que ce n’est pas une bonne chose…

La fin de la phrase fut à peine audible. Son timbre partit dans les aiguës. Le garçon se fustigea mentalement de se montrer aussi timide et peu sûr de lui, mais le souci reprit rapidement le dessus. M. Ménet, lui, semblait réfléchir. Après quelques instants, il adressa un beau sourire à son élève et lui répondit:

— Dans tous les cas, Pipo, tu ne pourras pas le savoir avant d’avoir essayé.

— Mais si je rate ? s’inquiéta l’enfant.

— L’échec est la meilleure des leçons. Je vais te dire un secret, j’avais très peur de devenir professeur.

Les yeux du garçon s’écarquillèrent. M. Ménet ? Peur d’être professeur ? La chose paraissait impossible ! Tous les élèves l’adoraient, même ceux qui détestaient le français ! L’homme sourit à nouveau et poursuivit:

— J’ai fait beaucoup d’erreurs quand j’ai commencé et j’ai beaucoup appris.

— Vous n’étiez pas découragé ?

— Parfois, si. Mais j’ai mis en place un système. Tu veux le connaître ?

Piqué dans sa curiosité, Pipo était suspendu aux lèvres de son professeur. Cet homme avait un charisme qui attirait les enfants et il savait comment en jouer pour les aider.

— Tous les soirs, continua M. Ménet, je me demandais ce que j’avais réussi dans la journée. Je me félicitais pour toutes ces choses. Puis, je regardais où j’avais raté.

— Ça vous rendait triste, conclut Pipo.

— Non ! s’amusa le professeur. Je m’applaudissais également pour ça, car même si j’avais échoué, ça voulait dire que j’avais eu assez de courage pour essayer. Alors, je savais que je pouvais faire mieux.

La mâchoire du garçon se décrocha. Se congratuler pour ses échecs ? Ça lui semblait absurde. Cependant, Pipo avait confiance en M. Ménet et il se promit de tenter l’expérience, au moins une fois, juste pour voir. Maintenant qu’il était parvenu à capter l’attention de Pipo, le professeur demanda :

— Qu’est-ce que tu voudrais essayer de faire ?

— Écrire.

Pipo plaça tout à coup une main sur sa bouche. Le mot s’était échappé sans qu’il le souhaite et il se sentit honteux. Ses joues rosirent et il n’osa plus regarder son interlocuteur. Ce dernier ne dit rien. Il retourna vers son bureau et fouilla dans une pile de feuilles. Le garçon ne savait quoi faire. Devait-il partir ? M. Ménet s’était-il écarté pour se moquer discrètement de lui ? Ses questions trouvèrent rapidement une réponse. Le professeur revint et lui tendit un document. Pipo s’en saisit et reconnut sa propre écriture. Il tenait le devoir rendu la semaine précédente. Un sujet d’invention. Malgré toutes les ratures rouges, sa note affichait « 19/20 ». Une bouffée de plaisir submergea Pipo et il sentit une nouvelle fois ses joues rosir.

— Tu vois, dit M. Ménet, tu as déjà commencé.

— Ce n’est pas pareil, c’est un contrôle, répondit Pipo, déçu.

Finalement, le professeur ne comprenait pas. Pipo lui rendit la feuille et recula d’un pas, prêt à quitter la classe.

— C’est exactement pareil, l’interrompit l’adulte. Je t’ai donné un sujet, mais tu as inventé l’intrigue. Quand tu joues, tu crées des histoires, même si tu n'écris pas. Tu as toutes les bases pour écrire, et tu l’as déjà fait.

L’immense sourire du professeur réchauffa le cœur de Pipo. Il commença à se dire que, peut-être, il avait raison. Oui, finalement le garçon avait rédigé beaucoup de sujets d’invention, et il avait toujours de bonnes notes, en plus ! Soudain fier comme un paon, Pipo bomba le torse et ses lèvres s’étirèrent malgré lui. S’il avait déjà écrit, il pouvait le refaire. Il adressa un regard malicieux à M. Ménet et s’en alla vers la porte en saluant :

— Merci monsieur ! Bonne journée !

Le professeur répondit d’un signe de main et lui prodigua un dernier conseil :

— N’oublie pas, le plus dur c’est de se lancer.

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