LDAE : épisode 2, des débuts difficiles



Pipo avait écrit pendant une heure sans s’arrêter. C’était la première fois qu’une chose de la sorte lui arrivait. Il se sentait porté. Une idée d’histoire germait dans son esprit depuis plusieurs semaines et il était excité de la coucher enfin sur le papier. Tout lui paraissait fluide. Pour les noms des personnages, le garçon n’y réfléchit pas beaucoup, il opta rapidement pour ceux de ses copains. Cela lui semblait tout à fait normal d’en faire les héros de son récit, car après tout, les rôles avaient été créés pour eux.

Un peu fatigué par sa session intense d’écriture, Pipo s’accorda une pause. Il était presque l’heure du goûter, cela tombait bien !

Mama se trouvait dans la cuisine quand Pipo entra. Il sentit une succulente odeur de nourriture. Sa grand-mère s’affairait devant les fourneaux ce qui présageait un bon repas pour le soir. Le petit garçon ouvrit un placard et en sortit un paquet de biscuit avant de s’installer à la table. Tout en commençant son en-cas, il observa la vieille dame. Ses gestes étaient précis, nets, comme si elle les avait répétés. Qu’est-ce que c’était beau quand elle faisait la cuisine !

— Alors, tu as fait ce que tu voulais ? demanda-t-elle, rompant le silence.

— Oui ! s’exclama Pipo très fier. Et même plus ! Je pense qu’écrire est une vocation. Peut-être que c’est inné chez certaines personnes, le talent.

— Bien sûr !

La grand-mère ne cacha pas son sourire amusé devant le manque de modestie naïf de l’enfant. Elle le savait, le talent se travaille et vient avec le temps. Mais son petit-fils était si heureux qu’elle ne souhaitait pas gâcher sa joie. « Cette leçon, il l’apprendra bien assez tôt », pensa-t-elle. À cet instant, Mama ignorait à quel point elle avait raison !

Une fois de retour à son bureau, Pipo, enthousiaste reprit l’écriture. Le héros avait un physique atypique. Ses yeux étaient de couleurs différentes : jaune et orange. Un doute apparut dans l’esprit du garçon. Jaune et orange ? Ce n’était pas orange et violet ? Un peu agacé de ne pas se souvenir, Pipo fouilla dans ce qu’il avait déjà rédigé. Jaune et vert ! C’était bien ça ! Loin de se laisser abattre par cet accrochage, il continua son récit.

Quelques minutes après, une nouvelle péripétie l’empêcha de poursuivre. Son histoire se déroulait dans un monde imaginaire. Pipo l’avait nommé Aralan. Son personnage principal, baptisé modestement Pipo, utilisait la magie. C’est là où notre vrai Pipo rencontrait une difficulté. Au cours de la scène, son héros se battait contre un autre sorcier, mais pouvait-il tout à la fois commander la pluie et lancer des boules de feu ?

Le garçon s’affaissa dans sa chaise et soupira si fort qu’il en fit tomber son crayon. Si le protagoniste pouvait faire toutes ces choses, tout serait beaucoup trop facile pour lui. Pipo réfléchit avec force pour comprendre qu’elles limitent ils devaient imposer à son monde. L’idée lui vint complexe et trouble, ce qui l’agaça. Il avait vraiment besoin de résoudre ce problème pour continuer son écriture ! « Si je commence à faire des règles, il ne faut pas que je les oublie », pensa l’apprenti écrivain soudain affolé ! Avec les cours, il devait déjà se souvenir de bien trop de choses. Il devait noter tout ça dans un coin. C’était la seule solution.

La porte du placard s’ouvrit en émettant un petit grincement. Pipo serra les dents et pria pour que Mama ne l’ait pas entendu. Délicatement, il poussa le battant pour avoir le champ libre. Le garçon repéra bien vite l’objet de sa quête. Sa grand-mère était toujours aux fourneaux, mais rien ne l’empêchait de venir dans le bureau. Il fallait être rapide et silencieux.

Pipo attrapa un cahier vierge à la couverture rouge. Il hésita un instant. Il n’avait pas le droit de se servir. Il n’avait pas non plus le droit de fouiller dans les affaires de Mama. Elle le disputerait si elle le découvrait. Mais le garçon avait désespérément besoin de ce livre et essaya de se convaincre que sa grand-mère comprendrait.

Une fois revenu dans sa chambre, Pipo ouvrit le cahier volé et inscrivit sur la première page « Aralan ».

Il écrivit ensuite les lois de son monde qu’il venait de créer. Au fur et à mesure, il imagina d’autres règles qui complétaient les premières. Certaines répondaient à des problématiques engendrées par d’autres. Il fallait aussi déterminer les créatures étranges qui peuplaient ce continent, et leur donner une organisation. « Les coutumes jouent beaucoup dans l’instauration des sociétés », estima l’enfant. Il entreprit donc d’en attribuer à chaque espèce. « Ces croyances doivent avoir du sens » réfléchit Pipo. Rapidement, il dessina les grandes lignes de l’histoire du monde dont découlaient les superstitions.

Pipo bâilla. Ses yeux le piquaient et il avait mal à la main et au dos. L’enfant releva le nez de son cahier et fut étonné de voir qu’il faisait presque nuit. Au cours de son écriture, il avait allumé la lampe du bureau par réflexe, sans même se rendre compte de son geste. Une délicieuse odeur lui chatouilla les narines et, il fut surpris d’entendre son ventre gargouiller. Il était presque l’heure du souper.

Après le repas, Pipo prit une douche et retourna dans sa chambre, bien déterminé à avancer encore son récit. La fatigue le rattrapa rapidement et il se coucha, un peu frustré de ne pas être arrivé au bout de son idée.

Le garçon écrivait frénétiquement depuis des jours. Le cahier rouge était rempli presque jusqu’à la moitié. Les règles de la magie, les peuples, leurs croyances, leur histoire, les guerres, la formation des territoires… tout y passait. Pipo ne parvenait plus à s’arrêter. Il voulait explorer chaque recoin de l’univers, chaque espace temporel d’Aralan ! Son récit restait présent dans son esprit, mais pour être honnête, Pipo n’avait pas vraiment envie de s’y mettre. Il préférait se concentrer sur la création et le développement de son monde. Il y pensait même en classe. M. Collen, le professeur de mathématique, l’avait réprimandé, car il écrivait durant son cours.

La cloche sonna. M. Ménet salua ses élèves et ceux-ci sortirent. Toutefois, l’homme retint Pipo :

— Une minute, s’il te plaît.

Depuis la discussion qui avait encouragé l’enfant à se lancer dans l’écriture, ils ne s’étaient pas parlé. Le professeur voulait prendre des nouvelles.

— Alors, tu as commencé ton histoire ? demanda-t-il. J’avais sur ton bureau un carnet qui n’est pas celui de ma matière.

— Oui, Monsieur ! répondit Pipo enthousiaste. Le cahier, c’est là où je développe tout l’univers pour être sûr de ne pas me tromper.

— Et où en es-tu ?

L’enfant baissa les yeux, soudain un peu honteux.

— Eh bien… commença-t-il.

— C’est très bien de poser les bases de l’histoire et des personnages, mais ne te perds pas dedans. L’important reste le récit.

M. Ménet souriait. Tout chez lui ne semblait être que bienveillance. Pipo se sentit plus à l’aise. Il acquiesça et tourna les talons pour rejoindre sa prochaine salle de classe.

Le soir venu, Pipo s’installa à son bureau, devant son cahier rouge. Les paroles du professeur de français passaient sans cesse dans son esprit. Il ouvrit le carnet, en feuilleta les pages. La moitié des choses ne se trouveraient pas dans son récit. Le garçon avait plus que de matière pour poursuivre enfin l’écriture de son histoire.

Tout heureux, Pipo attrapa le bloc-notes où il avait commencé l’écriture et relu la dernière phrase. Il fronça les sourcils. De quelles couleurs étaient les yeux de son héros déjà ? Rouge et orange ? L’enfant soupira et repoussa le carnet. Il tira à lui le fameux cahier rouge, non sans un sourire, l’ouvrit et entreprit une nouvelle étape : les fiches-personnages. Couleur des cheveux, des yeux, âge, vêtements, personnalité, faits marquants… Pipo entama une liste pour chaque protagoniste. Alors qu’il ajoutait une ligne « histoire de la famille », il s’arrêta. Était-ce bien utile ? M. Ménet avait dit que le plus important demeurait le récit. Un peu à contrecœur, le garçon ferma le cahier rouge. Il aurait bien le loisir de compléter ses fiches au cours de l’écriture.

Il était déjà tard et Pipo alla se coucher. Maintenant, il en était certain, plus rien ne le retenait d’entamer son histoire. C’est avec cette douce pensée que l’enfant s’endormit.


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