Murmure, part. 1

L’Ancien, le Sage, Chaman, Sorcier... voici les noms que l’on me donnait. Personne ne connaissait mon véritable nom. Moi-même, je l’ai presque oublié. Calfar ? Oui, c’était ça.

Crédit : inconnu

Le vieil homme, assis dans son fauteuil mité, ressassait ses souvenirs tout en contemplant les flammes danser dans l’âtre. De sa longue vie, que lui restait-il ? Seulement cette petite hutte qu’il avait bâtie lui-même, bien enfouie au creux de l’immense forêt. Il vivait reclus là depuis des années, écœuré du monde qui se mouvait. Les hommes ne savaient plus écouter et lui, il ne comprenait plus leur langage.

« Les dieux ont changé, pensa-t-il, et les gens qui les représentent aussi ». Autrefois, Calfar était un homme d’importance, non qu’il en ait joué, mais il possédait une autorité que les gens respectaient. Les dieux, ses dieux, se composaient d’entités douces vivant en harmonie avec la Nature et la Vie. Mais aujourd’hui... Les hommes créaient de nouvelles divinités ancrées dans le Fer et le Sang et encourageant la conquête, toujours plus profonde, sur chaque être et chaque chose. Le cycle des saisons, le murmure du vent, nul ne les entendait à présent. A part le Chaman au fond de ces bois. Il passa un doigt sur les traces que la magie avait laissé dans sa peau comme autant de preuve de sa condition. Ces petites scarifications recouvraient son corps entier. D’aucun dirait que pour cela, il était un grand Sage. Oui, lui comprenait encore le murmure du vent.

L’Ancien observait la fumée s’échapper par le conduit. Les volutes s’élevaient, parfois hésitantes, à la recherche du ciel qu’elles rejoindraient bientôt. Elles étaient l’exemple de l’équilibre, incroyablement fragiles et parfaitement puissantes. Le moindre souffle pouvait briser ce ballet ascendant pourtant, rien n’était capable de l’empêcher. Calfar aussi, il l’espérait, s’élèverait un jour dans les airs, léger comme la brume, et intégrerait la danse de l’univers.


Alors que le Chaman était perdu dans sa mémoire, un coup frappé sur sa porte abîmée le ramena à l’instant présent. « Quelqu’un ? ici ? Impossible ! ». Mais l’on se mit à tambouriner avec plus d’impatience sur le battant. Agacé, Calfar se leva avec difficulté et ouvrit en ruminant :

– Je ne veux personne chez moi ! Il n’y a rien a volé ni a détr...

L’Ancien coupa net. Devant lui se tenait un jeune garçon pas plus haut que trois pommes et une orange. Les cheveux bruns en bataille, la peau salie, les pieds nus, il arborait une ecchymose violacée sur la joue droite. L’air terrifié, le petit regardait régulièrement en arrière comme s’il craignait que quelque chose l’ait suivi. Son air chétif suffit à amadouer le Sage qui s’était pourtant juré de ne plus jamais venir en aide à un homme.

– Entre gamin, vite.

– Mer.. merci, bredouilla l’invité en se précipitant dans la hutte.

Le vieil homme scruta les alentours avec anxiété avec de fermer la porte, qu’il s’assura de bien bloquer.

Le garçon se rapprocha immédiatement du feu et s’y réchauffa les mains. Calfar, un peu perdu, hésita quelques secondes avant de l’interroger, méfiant :

– Elles sont où tes chaussures ?

– Je... je les ai perdues... répondit l’enfant en baissant les yeux.

– Ah. Et où est ta mère ?

Le petit réprima un sanglot. L’air soudain las et triste, il dit d’une voix frêle et tremblante :

– J’en ai pas m’sieur. J’suis tout seul...

Le Chaman passa une main nerveuse dans sa tignasse blanche. Il n’aimait pas les humains et il avait de bonnes raisons, mais là, il s’adressait à un simple enfant. Ces années d’ermitage lui avait fait perdre toutes notions d’accueil et de politesse. Calfar réfléchit un instant puis indiqua au petit de s’installer dans son fauteuil. Il attrapa une couverture épaisse et la plaça sur les jambes du garçonnet qui lui offrit un sourire. Sans un mot, le vieil homme alla chercher dans un placard des baies et une part de gâteau.

– Tiens, ça te fera du bien.

Le petit attrapa la pitance avec vigueur, le regard luisant d’envie. L’Ancien ne s’attarda pas et, alors que son invité avaler goulûment, il entreprit de faire chauffer de l’eau. Il approcha ensuite une chaise de l’âtre et s’assit lourdement. Son corps flétri le faisait souffrir. Ses habits en peau de bêtes ne parvenaient plus à le réchauffer et même sa lourde cape laissait s’infiltrer l’humidité jusque dans ses articulations. Calfar sentit les petits yeux ronds détailler la pièce puis lui-même. Il patienta un moment avant de demander d’un ton bourru :

– Tu as suffisamment manger ?

– Oui m’sieur. Merci.

– Tu veux une infusion ?

– Je... je ne sais pas ce que c’est...

– De l’eau et des plantes.

– Oh...

– Ça va te faire du bien, trancha le Chaman.

Il se leva et servit deux tasses. Il en tendit une au garçon qui la saisit avec hésitation.

– Fais attention, c’est chaud.

– D’accord...

Le gamin reprit un peu de contenance et, après un silence gêné, Calfar n’y tint plus. Il avait besoin de réponses.

– Comment tu t’appelles ?

– Gamin !

– Quoi ? Mais c’est pas un nom ça, c’est ce que tu es.

Le garçon l’observa, interdit. Son regard se perdit dans le vide et il semblait en proie à une intense réflexion. Les sourcils froncés, il tapotait le bol du doigt comme s’il chercher une explication. Il finit par affirmer :

– Mais, on m’a toujours appelé comme ça.

Le Chaman lui sourit. Voilà un autre qui, comme lui, n’avait pas de nom.

– Eh bien, si tu veux, je te donne le mien.

– Tu me donnes comment on t’appelle ? s’impressionna le petit.

– Oui, de toutes façons, je ne l’utilise plus moi.

– C’est quoi ?

– Calfar.

Le garçon paraissait émerveillé. Il répéta plusieurs fois le prénom et se mit à rire joyeusement comme si le vieil homme lui avait fait le plus beau cadeau du monde.

– Que fais-tu dans la forêt ? demanda ce dernier une fois les rires passés.

– Je me suis perdu, expliqua l’enfant penaud.

– Et qui t’a fait ça ?

Le visage du jeune Calfar se ferma brusquement. Ses cheveux se hérissèrent et son corps se mit à trembler. Doucement, il se tourna vers le chaman et planta ses yeux noirs dans les siens. D’une voix blanche, presque éteinte, il dit :

– Le monstre.

L’inquiétude du Sorcier refit surface. Certes la forêt regorgeait de créatures étranges et parfois dangereuses mais rien que l’on pouvait qualifier de "monstre". Il passait ses journées et ses nuits à arpenter et surveiller les bois. Mais ils étaient immenses... Est-ce qu’un être maléfique y avait pénétré sans qu’il s’en aperçoive ? Sa gorge se noua.

– A quoi ressemble ce... monstre ?

– Il n’a pas de visage. Il est... comme un cauchemar...


La suite bientôt...

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