Une fois la nuit tombée

Le crépuscule teintait le ciel de nuances rouge et orangée. Il était temps. Strigi se leva et étira ses membres engourdis par le sommeil. La journée ne faisait que commencer pour lui. Il s’approcha de la fenêtre et huma l’air alourdi par l’humidité de la nuit naissante. Un vent frais lui chatouilla la nuque. Dans quelques jours, ce serait l’hiver. Strigi redoutait cette période, la neige compliquait son travail et s’il ne l’exécutait pas correctement, il ne parviendrait pas à nourrir sa famille. Il chassa cette pensée d’un geste de la tête. Il ne devait pas se déconcentrer. Strigi effectua une toilette rapide, offrit une dernière caresse à sa femme, observa avec tendresse ses enfants endormis, puis sortit.

L’individu avança sans bruit au milieu des maisons. Ses yeux habitués à l’obscurité avaient du mal à s’accoutumer aux lumières vives de la ville. Les néons qui clignotaient le perturbaient et l’empêchaient de se focaliser sur son but. Strigi décida d’attendre que les tumultes de la vie humaine s’arrêtent. Il trouva un parc et s’installa, à l’abri des regards, sur la branche d’un vieux chêne. Là, il observa de loin les gens se dépêcher de rentrer chez eux, les amis se retrouver devant les bars où ils resteraient une grande partie de la nuit, le va-et-vient monotone des véhicules. Le brave se prit à somnoler, mais tous ses sens étaient en éveil. Il se savait prêt à réagir au moindre bruit suspect.

Après plus d’une heure, le calme s’imposa. Le ronronnement des moteurs cessa progressivement, la vie déserta les rues. Strigi ouvrit les paupières, lissa son manteau et sauta de l’arbre. Il se mit en chasse. Lentement, silencieusement, il quitta les quartiers riches et se dirigea vers les faubourgs plus pauvres. L’éclairage y était plus parsemé ce qui soulagea ses yeux. Il avança telle une ombre entre les bâtiments. Il savait où trouver une cible. Il poursuivit sa progression jusqu’à repérer l’endroit où il la débusquerait. Il devait se montrer discret. Agilement, Strigi grimpa sur un immeuble bas et se posta au sommet de l’échelle de secours. De là, il avait une vue imprenable sur la ruelle sale. Les éboueurs ne passaient pas régulièrement, par peur. Le lieu était mal fréquenté. Ainsi, des tonnes de détritus se déversaient des containers sur le sol. Il trouverait certainement ce qu’il cherchait ici. À nouveau, il attendit. Son travail exigeait de faire preuve d’une patience incroyable et de répéter inlassablement les mêmes gestes, nuit après nuit.

Un bruit attira soudain son attention. Ses yeux captèrent un mouvement au fond de l’impasse. Trois individus sortirent alors de l’ombre, ça ferait l’affaire. Strigi soupira. Il n’aimait pas que des gens assistent à sa besogne, mais il devait l’exécuter, coûte que coûte. Il pensa à sa famille. Il agissait pour eux. Il tira ses longs poignards et se tint prêt. Les silhouettes approchèrent des poubelles. Vêtus chichement, ils faisaient peine à voir. Leurs cheveux ébouriffés, leur peau sale, donnaient un tableau peu agréable. Leurs corps amaigris permettaient cependant d’apprécier une musculature notable. Vifs et vigilants, les miséreux s’arrêtaient à tour de rôle, tendaient l’oreille et reniflaient à la recherche du moindre fait suspect. Strigi repéra le plus faible des trois, moins rapide, maladif, ce serait lui. Ils commencèrent à fouiller les ordures et se laissèrent aller à moins de prudence. En professionnel, il en profita. Il descendit silencieusement. Le fantôme de la nuit méritait son surnom, aucun des trois individus ne l’entendit s’approcher dans leur dos. Il retint son souffle, il n’aurait qu’un essai. L’instant propice arriva et sans hésitation, il fondit. Ses muscles se bandèrent et dans un élan contrôlé, il s’abattit sur sa proie. Ses lames aiguisées transpercèrent le cou fin. L’individu tenta de prendre une bouffée d’air, il était trop tard. Ses camarades hurlèrent de terreur et s’enfuirent rapidement, disparaissant dans l’obscurité. Strigi n’avait pas lâché sa prise et cette dernière s’affaissa doucement. La vie avait définitivement quitté ce corps, mais les yeux vitreux qui fixaient Strigi ne le perturbèrent pas. Il devait le faire. « Les êtres naissent, vivent et meurent, c’est la loi de la Nature », pensa-t-il comme pour minimiser son acte.


Strigi avait porté le cadavre jusqu’à la Tanière sans avoir été repéré. Il avait pris toutes les précautions possibles, évité les grands axes et les endroits éclairés, contourné les zones où il y aurait forcément du monde. Prestement, sans s’arrêter, sans hésiter une seconde. La nuit était encore jeune, ils seraient contents de lui. Les cris résonnèrent avant même son entrée dans l’édifice. Ils hurlaient toujours, quémandant, se chamaillant dans un continuel fracas. Strigi avança, inquiet. Rapidement repéré, ils l’apostrophèrent :

– Tu es enfin là ! Dépêche-toi ! Dépêche-toi ! s’écrièrent-ils en cœur.

Le brave approcha un peu plus puis lâcha sans ménagement le corps devant eux. Sans s’attarder sur les détails de sa personne, ils se jetèrent dessus et arrachèrent ses vêtements. Une fois la peau découverte, ils commencèrent leur macabre activité. Ils s’attaquèrent d’abord aux parties molles. Strigi ressentait à la fois du dégoût et une étrange fierté alors qu’ils se battaient entre eux pour obtenir la meilleure place, le meilleur morceau. Éclaboussés de sang, ils découpaient la chair, membres après membres, dans un sinistre repas.

– Vous pourriez au moins manger proprement.

– Il n’y en a pas assez ! Retournes-y ! J’ai faim !

– J’ai faim aussi ! Va, vite !

Le fantôme secoua la tête, la nuit serait longue. Ils n’étaient jamais rassasiés et en redemandaient toujours plus. Il nettoya ses poignards avec soin puis repartit en chasse.

Il avançait depuis peu quand il trouva une nouvelle victime. Il pencha la tête d’étonnement : que faisait une jeune femme hors de la ville ? Peu importe. Il devait les nourrir et ils étaient pressés. Strigi approcha sans bruit, il s’arrêta à quelques mètres de la belle et l’observa un instant. Elle ne se méfiait absolument pas. Les yeux rivés sur le sol, elle semblait chercher quelque chose. Avec sa longue robe grise, elle aurait pu passer inaperçue dans ce sombre décor. Mais, ses pupilles étaient habituées à scruter l’obscurité et il l’avait rapidement repérée. Il la regarda encore. Son cou fin retenait son attention. Une étrange sensation monta de son estomac, entre la douleur et l’envie. Il voulait goûter, il avait faim. Une pulsion le mit en mouvement. Il fondit sur la femme en dégainant instinctivement ses poignards, mais elle l’entendit et se retourna juste à temps pour éviter les lames mortelles. Elle roula sur le sol puis se releva précipitamment alors que Strigi revenait à l’assaut. Il ne lui fallut pas longtemps pour la rattraper, en l’espace de quelques secondes, il planta ses couteaux aiguisés dans sa gorge et son ventre, lui arrachant un cri étouffé. Elle s’effondra. L’odeur du sang emplit les narines du tueur qui s’en délecta. Non, ce n’était pas pour lui. Strigi reprit rapidement son souffle et repartit avec sa proie. L’endroit était désert, mais rien n’était sûr dans son monde.

Quand il arriva à la Tanière, ils hurlaient encore. Il déposa sa victime devant eux et assista à nouveau au morbide spectacle. Ils mangèrent moins vite, mais en redemandèrent tout de même. Il leur fallut trois autres offrandes avant qu’ils soient rassasiés.

Strigi était épuisé. Sa compagne s’en aperçut et lui donna un doux baiser. Il regarda avec tendresse ses enfants finir leur repas. Il irait bientôt se coucher, mais d’abord il devait se laver de ses activités de la nuit. Il lissa avec soin ses plumes brunes, nettoya ses serres. Enfin, sa femelle l’aida à curer son bec où des morceaux de musaraignes s’étaient coincés. Avant de s’endormir, il scruta l’extérieur du nid de ses grands yeux jaunes. Les journées n’étaient pas sûres dans la nature.



Mira Do

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